Les mains enfoncées dans les poches de mon manteau, frissonnant de la tête aux pieds, je me hâtais parmis les vieilles usines vides, sombres, aux fenêtres béantes. Bordel, mais ce qu'on peut cailler ce soir! J'accélère le pas jusqu'à me mettre au jogging, espérant me réchauffer un peu.
Le savon que je vais leur passer, à ces crétins...une réunion, comme ça, en pleine nuit de décembre, dans une vieille bicoque aussi moche et froide que possible! Une vieille manufacture de je ne sais quoi qui date de la deuxième guerre, peut-être des parachutes, peut-être des chaussettes de laine, et de toute façon qu'est-ce que j'en ai à foutre. Me faire tirer de mon pieu à trois heures du matin pour me faire ordonner de ramener mon cul au fond de nulle part, sérieusement, je déteste ça.
Surtout qu'on va encore s'emmerder, songeais-je en enjambant un vieux poteau téléphonique que personne n'avait songé rammasser en dix ans. Il ne se passe jamais rien d'intéressant, et de toute façon, ce clan ne va nulle part. Je bosse pour moi-même depuis des mois, il faut que je me débrouille tout seul pour grappiller ma came par-ci, par-là. Il n'y a pas de bons grossistes ici, il faut aller jusqu'à San Fransico pour en choper des potables, et je n'ai quand même pas que ça à foutre, m'enfermer dans une bagnole étouffante, alors je me débrouille comme je peux.
Finalement, j'arrive devant le vieux bâtiment borgne: Miller & Son inc. Qui était ce Miller, je ne sais pas, pas plus que son fils. Des richards venus s'en mettre plein les poches pendant quelques années avant de se faire la malle avec leurs économies...je pousse la lourde porte métallique et suis les traces de pas fraîches dans l'épais tapis de poussière, menant jusqu'au deuxième étage, là où s'entassent d'anciennes machineries empestant la vieille huile pourrie et la rouille. Il y a des voix, qui me sont familières, s'élevant en murmures.
Bande de cons, saluais-je en m'approchant,
la prochaine fois que vous voulez vous tapez une discute à trois heures du mat', oubliez mon numéro. C'est à peine si on s'est dit bonjour depuis deux semaines, c'est quoi ce délire ce soir?!Il faut qu'on parle affaires, annonça une voix grave et solonelle que je reconnaissais bien: James Lovegood, mon "patron", pour autant que je le considère encore ainsi. Pour moi, il n'a toujours été qu'un type aussi opportuniste qu'un autre, assez chanceux pour avoir survécu jusqu'ici.
Je saluai ses trois comparses d'un regard ahuri. Dean, Junior, Chad...mes trois anciens collègues, quand j'étais encore un homme de main de James, que je n'avais plus revus depuis des lunes, depuis le dernier contrat m'ayant mis à dos les
Blues Flags...
Encore heureux, mais j'espère pour vous que c'est pour me dire que vous m'avez enfin trouvé un grossiste, parce que mes camés de coke commençent à être nerveux. Franchement, vous êtes cons de ne pas avoir attendu demain midi pour m'annoncer que...James leva la main pour me faire taire. Je levai les yeux au ciel; il pensait que ce geste lui donnait une classe et une distinction hors du commun. Hors du commun, ce l'était: moche à en rire. Il avait l'air d'une petite pédalette avec ces lèvres pincées.
Non, tu le sais comme nous, il n'y a plus de grossistes qui tiennent la route ici. Depuis le temps, tu dois commencer à être à sec, non..? Ta dernière petite virée, elle t'a coûté combien?
Depuis quant tu t'intéresses à mes finances, toi? À ce que j'en sache, ça te concerne autant que mon cul...James sourit, exposant sa dent d'or, brillant dans son visage brun et déjà si ravagé par la drogue qu'il paraît bien plus que son âge, que j'ai oublié depuis longtemps.
Ça me concerne depuis que j'ai un coup fumant pour toi, un chef rival. Mille biftons, ça te remettrait à flot pour un moment, non? Peut-être même que tu pourrais satisfaire ta clientèle en remettant ton stock à neuf, non..?Le bâtard. Je m'en veux de lui avoir donné cette opportunité, d'avoir dit que mes clients commençaient à être nerveux: maintenant, il sait que j'ai les couilles dans un étau. Pas plus tard qu'hier, deux mecs étaient entrés chez moi par effraction pour foutre ma piaule sans dessus dessous...et la semaine dernière, un drogué en manque avait essayé de m'exploser la gueule quand je leur avait dit que je n'avais rien pour eux...en plus de perdre de l'argent, je suis en train de perdre ma clientèle. Si je ne me remet pas à flot d'ici quelques semaines, je pourrais aussi bien chier la came: ma réputation serait ternie, finie, et j'aurai bien du mal à m'en refaire une du même genre.
Tu sais ce que je pense de ce genre de boulot, et c'est non. Démerde toi avec tes hommes. C'est dommage que tu me dises ça, rétorqua James en élargissant son sourire,
parce que si tu ne m'obéis pas, tu es hors du clan.
Je ne vois pas ce que ça change, ça fait des semaines que je n'entends plus parler de toi, sauf quand il te prend l'envie de me faire chier au milieu de la nuit...
Ça change que si tu te fais foutre dehors, tu es sur ma liste noire. Tu en sais trop, tu pourrais aller prévenir la police ou l'ennemi...
L'ennemi?! Attends, tu te prends pour Al Capone?! Tu as peut-être vingt types qui bossent plus ou moins pour toi! M'fais pas rigoler avec ton air de grandeur!Ça ne change rien au fait que si tu te barres maintenant, tu ne devras pas t'étonner de recevoir une balle derrière la tête. Rien à foutre. Mon frère s'en est pris une en plein coeur, ça restera dans la tradition...Parlant de ton frère, ta mère, elle vit toujours sur Downing Street, au 645..? Belle femme, quand même. Un peu trop vieille pute, mais on fera avec...À ces paroles, mon sang ne fis qu'un tour. Les enfants de salauds, les rats crasseux, les raclures de fond de prépuce! Ma mère, ça fait des années que je ne la visite plus, que je ne l'appelle que d'une cabine quelconque pour son anniversaire, justement pour ne pas la mettre dans une mauvaise situation, ne pas avoir à la voir prendre des coups à ma place, comme Aston.
Je sais bien que je ne traîne pas avec des enfants de choeur, mais ce coup de pute, je ne l'attendais pas. Je dégainai rapidement mon Walther, bien emmitouflé sous mon manteau, le brandissant entre les deux yeux de James qui ne tressaillit que légèrement.
Les trois autres hommes, jusqu'alors de passifs spectateurs, se levèrent d'un bond en me visant la tête. Furieux, tenant le flingue d'une main ferme, je figeai sur place.
Tu ne toucheras pas à un seul cheveu de ma mère, espèce d'ordure. Je te jure je te fais bouffer ta bite par le cul si tu l'approches, même si c'est pour lui apporter des crêpes le dimanche.
Alors viens avec nous buter du tamoul, et même que je te paierai pour ça. Un peu de bonne volonté, mon petit Sean, d'habitude tu es le premier volontaire...Tes habitudes, elles commençent à dater, parce que vos histoires de clans et de territoire, je ne veux plus rien en savoir. Si tu voulais me faire arracher les deux bras à un de tes clients, faire sauter les dents d'un type qui a essayé de te rouler, d'accord. Mais flinguer des chefs de clan, non, tu logeras toi-même ton pruneau.Si tu me dits non, je demande à ces gars de t'éclater le crâne, et tout de suite après, c'est pour ta maman. De toute façon, si tu te mets dans le coup, c'est du tout cuit, il ne passera pas la journée. Tu serais con de te faire tuer pour ce détail...et si on reprend le territoire d'Abdel, on pourra considérer la question de l'approvisionnement des dealer, on aura un peu de temps. Tu es une charogne. Une vieille charogne pleine de vers et ça m'étonne que t'en aies pas foutu partout par terre en ouvrant le museau, laissais-je tomber avec mépris, rangeant mon flingue à ma ceinture, prenant seulement le temps de fusiller James du regard. Ses coups fourrés, j'en avais été témoin à maintes reprises, sans jamais en avoir fait les frais; j'aurais préféré ne jamais me retrouver dans cette situation. En même temps, si je voulais vivre une belle vie tranquille dans ma banlieue, avec mes gosses, ma bonne femme et le boulot stable, je n'avais qu'à faire un cours de comptable au lieu de sécher pour vendre des grammes au fond des ruelles...
La liberté des ruelles ne dure que la première année. Par la suites, les chaînes sont autrement plus lourdes, plus acérées, plus empoisonnées que celles du commun des mortels; s'en défaire devient quasiment impossible. Bien vite, le choix disparaît; ce même choix qui me rendait fier comme un coq quand j'avais seize ans, celui d'être de l'autre côté de la Loi.
Massacrant mentalement James et sa clique, je ressens, pour la deuxième fois de ma vie, le poids énorme des chaînes enroulées autour de ma gorge.

Suite: 11 rue Kent
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Cool Running...
Équipement:
1 tanto
1 Walther PPK