Le vieux Brown n'était pas homme à étaler ses tracas du quotidien, le genre de type s'étant fait à la force du caractère et du crochet, sur qui les aléas plus ou moins graves de la vie ricochent telles des bastos contre un putain de porte blindée...
Haïti's Bistro, sa plus grande réussite selon lui, néanmoins pas sa plus grande source de revenus. Mais Brown y avait mis son coeur et son énergie, dans cette petite boutique Haïtienne, pourquoi Haïtienne alors qu'il se connaissait seulement de vagues origines Africaines, d'un pays dont le nom échappait sans relâche à sa mémoire.. Il n'en avait aucune idée, ce serait Haïtienne et puis voilà, Brown était comme ça.
Une chouette source de revenus étaient ses gagneuses, deux petites de la rue qu'il avait recueilli lorsqu'elles n'étaient qu'adolescentes, deux petites qu'il avait élevé comme ses filles, leur offrant un semblant d'éducation, d'éducation selon Brown s'entend... En homme de principe il attendu leur majorité pour les faire tapiner, oui avant il aurait eu quelques scrupules, c'est qu'une enfant sa place n'était pas sur le trottoir..
Suzan et Lauri n'avaient pas de nom, encore moins celui de Brown, non, le vieux avait des principes, adoptées, certes, mais pas ça, et puis avec leur nouvelle vocation elles auraient pu attirer l'attention, un papa proxénète il parait que ça fait jaser.
Ah elles se débrouillaient bien les petites, belles comme des lamborghinis, aguicheuse comme il faut, mais sans faire vulgaire, il avait été très clair, elles ramenaient de chouettes pécules chaque matin... Les vertes années..
C'est à peu près à cette période que Vern Sullivan arriva dans la vie de Brown et des filles, un rude gaillard, solide comme un chêne et avec un grand besoin de travail et de reconnaissance, c'était parfait, c'est que les affaires tournaient et qu'entre la boutique et le business une paire de bras ne serait pas superflue, surtout si la paire en question est plutôt musclée.
Vern ne cherchait jamais trop à plus en savoir sur les affaires de Brown, il venait, il tabassait et récoltait l'argent dû, ou il déchargeait un camion avec son patron, comprenant bien que les limites de la légalité étaient allègrement franchies, mais sans entrer dans le détail.
Certaines nuits c'est lui qui allait chercher les petites, au petit matin, pour qu'elles goûtent un repos bien mérité..
En tant que paternel, Brown avait des manières bien à lui. effectivement le lien affectif l'unissant à Suzan et Lauri leur était bien particulier... Il arrivait régulièrement que certains après-midi, après le petit déjeuner, l'une ou l'autre passe aider en arrière boutique papa Brown, occasion pour lui de montrer à la petite tout son amour.
elles faisaient cela par plaisir, toutes deux folles de tendresse et de reconnaissance pour leur père proxénète. rien de malsain là dedans, mais un pacte tacite de silence complet, tout de même. ça aussi ça faisait jaser.
Seulement une fois Vern les avait surpris dans leurs câlins de 15h30, cette fois en plus elles y étaient toutes les deux.. Suzan et Lauri furent gênée, un peu.. Papa Brown souria poliment avant de repartir à la tâche.. Sullivan, lui, avait refermé la porte amusé, content de constater que ce qu'il soupçonnait depuis quelques semaines était avéré, sacrées intuitions, le Vern.
Une année passa, les habitudes et la routine allaient tout juste s'installer lorsque peu à peu, les filles se mirent à rater le rendez-vous de fin de nuit, à rechigner partir au turbin, à parfois revenir avec des bleus ou de vilaines écorchures... Le plus étonnant était l'attitude de Brown, il faisait l'autruche, quelque chose ne tournait pas rond c'était évident mais son instinct paternel lui commandait de regarder ailleurs.. Peur, oui, ce devait être ça.
Vern, ayant depuis le temps pris les petites en affection et parfois dans son lit, n'y voyait que couardise et lâcheté.. Si un sâle type s'en prenait aux filles, alors lui et le patron devaient réagir, à quoi servirait un proxénète sinon ? La discussion avec Brown fut vive, une de leurs premières dispute.. Ils avaient failli en venir aux mains et Vern préféra sortir en claquant la porte, faisant tomber une plaque de plâtre du plafond.
Tout ce qu'il put en tirer était que Brown semblait connaitre l'auteur des maltraitances, qu'il en avait peur, sans vouloir ni lâcher un nom ni un début d'explication.
Cette nuit là Sullivan les suivit...
[à suivre]