Assis devant la vitrine d'un casse-croûte minable, attablé devant mon deuxième café, je surveillais une fenêtre au troisième étage, sur un immeuble face à moi: le 11, Kent Street, l'appartement d'Abdel El Hessin. Côté extorsion, proxénétisme, délinquance et rapines, il est le principal concurrent de mon propre boss, James Lovegood.
Principal...en fait, les deux clans sont à peu près au même niveau que les autres: un cran au dessus du gang de rue, plusieurs en dessous des hiérarchies criminelles véritablement organisées.
De mauvaise humeur, je remue mon café. James, Dean, Junior et Chad doivent être planqués quelque part dans le coin, comme prévu. Le plan est archi-simple, et même un peu débile: on attend qu'Abdel pointe le nez dehors, on le suit, le pousse au fond d'une ruelle, le bute, et le fout dans une benne à ordure.
Franchement, je ne vois pas en quoi je suis indispensable dans cette mission, pourquoi James tient absolument à m'inclure dans son plan de guérilla pourrie, au point de s'être démerdé pour trouver l'adresse de ma mère et me menacer d'aller lui rendre visite. Buter un mec à bout portant au fond d'une ruelle, tiens, comme s'il y avait quelque chose de compliqué là-dedans, demandant des connaissances martiales aigues..! Non, vraiment, ce plan merdique, il ne me dit rien qui vaille.
Je souris et ricane tout seul, le nez dans mon café, attirant le regard intrigué des gens m'entourant. Pourquoi? Je suis con. C'est clair, pourquoi: il trouvait probablement que je me détachais trop, que je n'étais plus suffisemment sur son contrôle. Rien de mieux que du chantage et une complicité de meurtre pour souder un homme à un autre contre sa volonté. James sait qu'en menaçant ma mère, il a trouvé la manière de me serrer les couilles; il n'a pas fini d'utiliser cet argument pour me faire faire toutes les autres corvées.
Il doit s'ennuyer du temps où j'étais une recrue enthousiaste et obéissante, sautant sur toutes les occasions de buter quelqu'un, peu importe le rang ou les dangers reliés. Depuis, c'est dommage, mais j'ai vieilli, j'ai vu mon frère mourir à cause de mes bêtises, j'ai pris goût à la vie relativement tranquille et très festive d'un dealer.
Je lève les yeux en voyant un vieux client, Keith, un type rongé jusqu'à la moëlle par la merde blanche, un peu plus jeune que moi, me faisant un grand signe de la main de l'autre côté de la rue. J'ai pas envie de le voir, surtout qu'il va vouloir de la came, qu'il va s'énerver quand je vais lui dire que je suis à sec...
Il traverse et pénètre dans le bistro, avant de venir s'asseoir directement à ma table, un large sourire aux lèvres.
Hey, Sheno! Comment ça va, vieux?Ça irait mieux si tu décampais. Ce n'est pas le moment de tailler la bavette, là...Un peu choqué, Keith cassa son sourire, faisant ressortir les tics de son visage. Il fouilla sommairement dans ses poches avant d'en sortir une poignée de billets de 10$.
Bon, alors j'te f'rai pas chier longtemps. J'ai pas grand chose sur moi, mais j'te jure, si tu m'en donnes un demi de plus, je te rend tout ça, je suis un peu à court mais c'est dans deux jours la paie...
Pas la peine de me faire chier du tout, je ne peux pas te dépanner. Va voir quelqu'un d'autre et bonne journée. Quoi?! Attends, tu te fous de moi, t'es le dernier que je croise, les autres n'ont pas encore reçu leur came...attends, attends, tu bouges pas, je vais trouver le moyen de trouver trente de plus, ça fait un jour, sois sympa...Baisse le son, crétin! Même si tu m'en donnais six cent de plus, je ne peux pas t'en chier, j'en ai pas, alors tu te casses. Si j'avais le temps, je me mettrais en cavale pour t'en dénicher dans un coin mais là c'est vraiment pas le moment.Je dûs parler à voix très basse, les cris de Keith ayant attiré l'attention de quelques clients. Lui, il n'a plus le sens de la réalité à force de se brûler les naseaux, mais ça ne m'empêche pas d'avoir envie de le foutre dehors avec mon pied au cul.
Sois pas un salaud, Sheno, s'énerva Keith en se rongeant les ongles, qui étaient déjà bouffés jusqu'au sang. J'vais m'écrouler si tu me files rien, j'fais ce que tu veux, j'te fais même une pipe si tu veux, mais ça m'en prend, vraiment...Déjà, si je voulais une pipe, c'est pas à toi que je demanderais, et ensuite, tu peux bien me lécher les bottes, ça ne m'en donnera pas plus. Va harceler un dealer qui n'a que ça à faire! Je jetais de fréquents coups d'oeil à la fenêtre déserte, où la silhouette d'Abdel se profilait de temps en temps, en ayant ras le bol du comportement de Keith, qui sanglottait hystériquement en me suppliant.
Ne pouvant supporter une seconde de plus cette loque, je me levai et jetai quelques pièces sur la table pour payer mes cafés, décidant de guetter depuis la rue.
T'en vas pas, enculé! Fils de pute! Tu peux pas faire ça, t'as pas de coeur, negro! Tache de merde! T'aurais jamais dû sortir de ta jungle pourrie, macaque!
Je figeai à deux pas de la table. Si mon teint l'avait permis, je crois que j'aurais été cramoisi. Déjà que je suis sur les nerfs, ce con de Keith n'a pas choisi son moment pour venir me balancer ses insultes racistes. Déjà quand j'avais six ans, je sautais à la gorge des gamins qui me vannaient sur ma peau sombre, je ne vois pas pourquoi je me gênerais pour un camé pourri.
Le saississant par les cheveux, en entortillant une pleine poignée, je lui éclatai son petit nez chéri qu'il adorait remplir de poudre d'escampette sur la table, souillant le contreplaqué de sang. Quand je lâchai la tête du type, il resta sans connaissance, son vestige de nez pissant la morve et le sang, quelques unes de ses dents décorant le sol.
Je me redressai et sentit les regards épouvantés sur moi. M'assurant que le mec respirait encore, je me détendis et m'autorisai un sourire.
Sa mère ne lui a jamais dit qu'il ne fallait pas être raciste. Je sortis en coup de vent tandis qu'une serveuse hurlait au téléphone qu'elle avait besoin d'une ambulance; à ma grande satisfaction, elle ne siflfla pas un mot concernant un crime quelconque; à voir les regards fuyants des badauds, je ne risquais pas grand chose. Ici, les gens avaient appris à faire semblant de n'avoir rien vu, rien entendu: avec les guerres incessantes entres les clans criminels, la seule manière qu'ils avaient d'assurer leur sécurité était de mêler leur cul le moins possible aux histoires de violence.
J'arpentais les trottoirs depuis deux minutes quand l'ambulance arriva en hurlant, coïncidant avec la porte du 11, Kent Street: Abdel sortait enfin.
Il était facile à reconnaître, pesant ses 100 kg pour son mètre soixante-sept. Il était gros comme une baleine, la bouffe étant sa drogue à lui. Je l'avais déjà vu enfourner quatre pizza toutes garnies en une heure. Je me mis à le pister de près, regardant autour de moi, à la recherche des autres gars.
Je ne tardai pas à les voir se mêler aux gens déambulant sur les trottoirs; Dean me colla aux talons alors que James et Chad disparaissaient dans les ruelles.
Deux coins de rue plus loin, jugeant que l'endroit était suffisemment calme, James fit irruption d'une minuscule ruelle, coincée dans les détrictus, et tira le gros lard. Mon comparse aux baskets, je courus les rejoindre.
James et Chad avaient plaqué Abdel par terre, le rouant de coups et lui enfonçant un gros bout de chiffon imbibé d'huile à moteur dans la bouche. Dean se jeta dans la mêlée; ils n'étaient pas trop de trois pour maîtriser le colosse adipeux qui se débattait furieusement, faisant preuve d'une force impressionnante. Je dégainai mes armes et pris le temps de viser soigneusement, au sommet du crâne, de manière à ce que la balle lui traverse la tête, la gorge et enfin la cage thoracique, une mort rapide et des plus certaine.
La dent d'or de James étincela; il arborait exactement le même sourire que quelques années auparavant, alors qu'il m'encourageait à tuer mon premier type, le premier pas que j'avais fait dans la merde.
Ce type, c'était ce que j'appelais ma liberté qu'il avait massacré. Depuis que j'avais tué pour lui, j'étais à sa solde, j'étais à sa merci; de deux mots, il pouvait signer mon arrêt de mort parmis les clans de Depra, vu que j'avais allègrement buté des gens à gauche et à droite.
En plus, maintenant, il tenait ma mère dans sa coupe. S'il avait réussi à la retracer sur Downing, il la retrouverait n'importe où. Je ne pouvais pas supporter que ma famille aie encore à payer, d'avoir à faire des ronds de jambe devant ce faux-jeton.
J'appuyai sur la gachette, refroidissant Abdel, avant de tourner mon regard froid vers James; la pupille noire et froide de mon Walther le fixait dans les yeux, sans ciller; James non plus n'eût pas le temps de ciller avant de se retrouver à l'état de carcasse.
Pour faire un boulot propre, je logeai également une balle dans le crâne de mes trois anciens collègues. Ils étaient plutôt sympa, mais tant pis. De quelques coups de pieds, je replaçai les corps: à moins que la police ne se mette avec sérieux sur le dossier, ce qui m'étonnerait vu le nombre de cas pareil qui atterissent tous les jours sur leur bureau, on croirait à une banale fusillade ayant mal tourné; je n'avais aucune raison d'être mêlé à cette histoire.
Je rengainai mon flingue avant de tourner le dos aux trois maccabées, me sentant soudain calme, très calme, beaucoup plus calme qu'il y a quelques minutes, respirant à pleins poumons. Tant pis pour l'argent, tant pis pour le grossiste virutel et potentiel; redevenir libre me suffit.
Mais maintenant, il faudrait que j'aille voir ma mère...pour lui suggérer de déménager.
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Cool Running...
Équipement:
1 tanto
1 Walther PPK